Ann O'Aro (2024).

Publié le par Raimbourg Frantz-Minh

Entretien avec la chanteuse réunionnaise à l’occasion de la sortie de son troisième album (« Bleu ». Cobalt) qui a reçu le Prix de l’Album de Musiques du Monde aux dernières Victoires du Jazz.
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Photo : label Cobalt.

Photo : label Cobalt.

Notre dernière rencontre date de la fin de l’année 2019 ! (NDLR : Voir article sur ce même site !) Que s’est-il passé depuis ?
Je venais de sortir mon disque « Ann O’Aro » déjà sur le label Cobalt. On avait eu un accueil très favorable en Métropole et un peu plus mitigé à la Réunion. Très rapidement, il y a eu une forme d’injonction de la part d’artistes venant parfois de la tradition du Maloya pour me demander si j’allais changer de répertoire. Il est vrai que cet album évoquait des sujets graves comme l’inceste que j’ai moi-même vécu et les violences faites aux femmes dans la société réunionnaise.
Le deuxième « Longoz » (2020. Cobalt) a pour titre ces plantes vivaces qui étouffent la végétation des forêts de chez nous. Il a été enregistré avec le tromboniste Teddy Doris, le  percussionniste Bino Waro et moi-même, soit les musiciens qui sont sur scène avec moi depuis mes débuts. Il a été réalisé rapidement pendant la période du Covid entre deux confinements. On a joué beaucoup avec les codes du CD précédent, en revisitant les textes et les mélodies et en y apportant de  nouvelles arrangements. La matière sonore étant devenue comme un jeu, il est donc à la fois différent et dans le prolongement de ce qui avait été fait précédemment. Je ne voulais ni répondre aux « critiques », ni de continuer dans la même veine. Je voulais poursuivre ma quête d'émancipation en parlant de l’esclavage, de l’alcoolisme très présent dans mon île...mais aussi des limites de la passion amoureuse.
Ann O'Aro (2024).
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Parlons maintenant de « Bleu » !
J’ai composé les mélodies et écrit les paroles. On a réalisé les arrangements tous ensemble, c’est resté un travail collectif. Je chante en français ou en créole, parfois en anglais, cela dépend des textes. L’identité de mon chant reste néanmoins associée aux particularités du créole réunionnais.
L’inceste était au cœur de mes deux premiers opus. Maintenant, même si j’en parle peu ou d’une façon différente, cela reste un système qui sera toujours dans mon rapport au monde. Il est impossible de mettre ça de côté…
Dans cette nouvelle galette, il y a différents thèmes. Je parle par exemple de la mort, mais à la façon d’un voyage apaisé. Le titre « Vane lo Sor » par exemple, c’est le moment de la veillée où on n’a plus rien d’autre à faire que de rester les yeux ouverts pour accompagner le défunt.
Vous jouez du piano ?
Oui, ce fut un combat (rires). Je pratiquais cet instrument quand j’étais enfant en autodidacte et de façon intime pour faire ressortir des émotions, pour ne pas m’enfermer totalement dans l’environnement de violence dans lequel je vivais. Je l’ai délaissé pendant plusieurs années, puis en me rapprochant à nouveau de la musique, j’en jouais de temps en temps. Mon producteur et les musiciens m’ont alors proposé de l’inclure dans le nouveau projet, j’ai voulu résister et finalement, j’ai appris à assumer le fait de jouer ces mélodies assez naïves qui viennent de  mon enfance.
Brice Nauroy est venu rejoindre le groupe avec ses machines modulaires. Il avait déjà mixé les deux premiers albums et il connaissait bien notre travail. Ce nouvel apport permet d’offrir un nouvel espace, différent, plus nuancé sans doute pour le trombone qui fonctionnait jusque là comme une deuxième voix.
Sur scène, je joue du piano dos au public et quand j’ai le micro, je suis en face des spectateurs. Il y a une forme de dualité, c’est un dialogue entre le personnage d’Ann O’Aro qui chante et ces passages au piano qui redonnent d’une certaine façon la parole à la petite fille que j‘étais. Au départ, « Bleu », c’est une espèce de Requiem, de quelque chose qui se  clôt.
On peut vous entendre également avec un nouveau répertoire au sein du groupe Lagon Noir ?
C’est une nouvelle rencontre avec le bassiste Valentin Ceccaldi, le saxophoniste/Claviériste  Quentin Biardeau et le percussionniste burkinabé Marcel Balboné. Nous nous étions rencontrés lors de mon concert parisien à l’Atelier du Plateau il y a quelques années. On vient de renouer à l’occasion de cette proposition. Ils m’avaient contacté et envoyé des ambiances, des mélodies mais sans les voix. Ils ont débarqué tous les trois à la Réunion. Ce sont des musiciens exceptionnels qui m’offrent une grande liberté dans ma façon de chanter.
Mes textes ou ceux écrits par Marcel ont parfois des dimensions poétiques ou politiques, il y a de l’improvisation, des échanges entre la voix et le saxophone… Je me laisse porter avec beaucoup de plaisir.
                                       Entretien réalisé par Frantz-Minh Raimbourg à Pantin.
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