Noëmi Waysfeld : « Zimlya » et « Un Voyage d’Hiver »
Il y a un peu plus d’un an, nous recevions dans l’émission radio Folk à Lier, la chanteuse/comédienne Noëmi Waysfeld à l’occasion de la sortie de son dernier album « Zimlya » avec le groupe Blik et de son projet autour du « Voyage d’Hiver » de Franz Schubert avec le pianiste Guillaume de Chassy. Entretien et retour sur ces deux évènements.
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La genèse de ces trois disques n’est pas un hasard ?
Tout à fait. Cela vient de mon histoire familiale et de ce qui m’a bercé durant mon enfance. Je suis par mes deux grands-parents d’origine polono-russe. Tout ce que j’ai entendu autour de ce qui s’était passé là-bas en Russie et en Pologne ont développé chez moi une grande attirance pour ce qui vient d’Europe de l’Est, pour ces langues et ces musiques en particulier. C’était une sorte de refuge, autant que l’était la musique, en particulier la musique classique et le jazz. Plus tard, quand j’ai appris le yiddish et le russe, le théâtre que je pratiquais beaucoup est passé au second plan et le chant a pris toute la place dans ma vie. C’est avec évidence que je me suis tournée vers ses langues et ces répertoires. Ce triptyque de chants d’exils réalisé avec le groupe Noëmi Waysfeld & Blik qui a commencé avec Kalyma (2012) et Alfama (2015) vient donc, en grande partie, de cette mémoire familiale.
Il y a eu au cours de toutes ces années de nombreuses rencontres avec d’autres musiques, d’autres artistes ?
C’est pour cette raison que les origines des titres de Zimlya (« Terre » en russe) se sont élargies à d’autres univers : Si de grands auteurs/compositeurs russes comme Vladimir Vyssotski et Boulat Okoudjava sont bien présents, on peut entendre également un cante flamenco de Diego el Cigala interprété en russe, un titre du Cuarteto cedron, une ballade de Goran Bregović que j’ai adapté et à laquelle j’ai rajouté de nouveaux couplets entre autres…
Dans les disques précédents, il y avait déjà des miroirs de langues (russe/yiddish puis portugais/yiddish). Là, je chante en russe, français et une chanson en anglais…
« Strange Fruit », le standard de Billie Holyday, cela peut paraître étonnant ?
Cette chanson est là pour plusieurs raisons. Au départ, le projet initial de ce dernier opus (Zimlya constitue le troisième volet d’un triptyque de chants d’exils) était de travailler sur le blues américain en miroir de la censure soviétique. Vladimir Vissotski, Boulat Okoudjava d’un côté, Ella Fitzgerald et Billie Holiday de l’autre… J’ai perdu tragiquement ma sœur en 2013. Évidemment, ce drame a modifié l’appréhension de ce disque ; j’ai toutefois souhaité garder cependant un écho de cette idée. Ce que l’on ne sait pas forcément, c’est que cette chanson a été composée par Abel Meeropol, un Russe émigré aux Etats-Unis en 1937. « Strange fruit » porte en elle-même l’idée que la musique dépasse les frontières et que l’exil peut se porter en chacun.
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Parlez-nous de votre projet « Un Voyage d’Hiver » de Franz Schubert !
C’est tout à fait autre chose… « Winterreise » est un cycle de 24 lieder pour piano et voix composée par Franz Schubert un an avant sa mort sur des poèmes de Wilhelm Müller. C’est une musique que j’avais envie de chanter depuis longtemps. Schubert est un musicien qui s’est inspiré de thèmes populaires, il était nourri aussi par cela. Mon amour de la musique classique m’a poussé à me dire que c’était possible, là aussi sans frontières !
Qu’est-ce ce qui vous touche dans cette œuvre et pourquoi avoir voulu revisiter ce « trésor du répertoire » ?
L’apparente simplicité des mélodies, telles des chansons était tout d’abord comme une autorisation de les chanter avec une voix, la mienne, autre que lyrique. J’ai été bercée par ce cycle, je le connais pas cœur. C’est une musique qui semble cousue de bouts de ficelle, tant elle est économe : il n’y est pas question d’effets, d’esbroufe. Si emballement il y a, il est presque immédiatement réfréné. Il repose sur la sensation, sur l’acceptation d’être traversé. Cette sobriété et cette authenticité là sont je crois ce qui me touche le plus en musique, et dans l’art en général. Chanter le voyage d’hiver relève d’une réelle expérience émotionnelle et sensitive, et c’est absolument foudroyant.
Racontez-nous votre rencontre avec le pianiste de jazz Guillaume de Chassy !
Je l’ai rencontré il y a quelques années grâce à la musicienne, journaliste et écrivaine Arièle Butaux. Nous nous sommes rendus compte rapidement qu’on vouait un même amour pour l’art de Schubert. On a commencé à travailler pour nous, on a monté 13 lieder et assez vite nous avons eu envie de pousser le voyage encore plus loin que le simple récital piano-voix.
Nous nous sommes tournés vers le metteur en scène Christian Gangneron, avec lequel nous avons conçu un spectacle dont la mise en scène mêle musique, théâtre et vidéo.
En écoutant le disque, on s’aperçoit que votre interprétation vocale autant qu’instrumentale est loin des enregistrements déjà existants, comment situez-vous votre travail par rapport à ce qui a déjà été créé ?
Le nom du disque porte la réponse : Un Voyage d’Hiver. C’est le nôtre, celui de Guillaume et moi. C’est une réelle réappropriation. Ce qui revient souvent à l’écoute de cet album, c’est que c’est à la fois complètement reconnaissable, complètement Schubert, mais complètement nous. Guillaume et moi avons travaillé scrupuleusement la partition pendant un long moment. Et nous nous sommes au fur et à mesure autorisés des écarts, dans l’accompagnement, dans les mesures, dans les harmonies… seul un grand connaisseur du cycle entendra les changements, la mélodie elle n’est jamais modifiée. Notre voyage a il me semble une dimension presque féérique. Cette musique est magique.
Comment s’est fait le choix des 13 lieder sur les 24 composés par Franz Schubert ?
Nous avons choisi ceux qui nous semblaient les plus proches de chansons. Certains lieder sont davantage opératique, exigeant une voix lyrique. Aussi évidemment sur ceux qui nous touchaient le plus, mais nous en avons laissé de côté certains que nous aimions autant que les autres… il a fallu faire des choix !
Quels rapports y voyez-vous avec votre répertoire « habituel », entre les chants du goulag, le fado, les chansons de Vyssotski/Okoudjava ou le blues de Billie Holyday ?
Ma ligne musicale se dessine presque à mon insu. On pourrait croire que je touche à plein de choses différentes (c’est aussi le cas) mais finalement il y a une grande cohésion : l’exil, le voyage, les émotions, les questionnements du sens de l’existence, l’inclusion de la mort dans la vie, la sublimation, la résilience, le désir de vivre, sont tous les éléments de cette quête infinie, et toutes les musiques qui m’attirent et me touchent portent en elle cette nécessité là, cette dimension vitale.
Le Voyage de Schubert aura-t-il des répercussions futures sur votre carrière d’interprète de « musiques du monde’ ?
Je ne me suis jamais sentie dans une case ou une autre, je me sens chanteuse, raconteuse d’histoires. Ma voix sonne populaire, donc naturellement je me suis retrouvée à cette place là, en chantant des chants d’Europe de l’Est. Mais j’ai toujours su que je souhaitais ardemment pouvoir explorer bien plus, et comme la musique classique est celle qui m’est la plus chère, je me sens surtout bien à cette place de pouvoir l’interpréter « à ma manière ».
Dans le spectacle, il y a des fragments du monologue Winterreise de l’écrivain Elfriede Jelinek, elle-même inspirée par Schubert/Müller… Comment s’est fait plus précisément le travail de mise en scène ?
Dans ce spectacle de théâtre musical, je suis en effet à la fois chanteuse et comédienne. C’est le metteur en scène Christian Gangneron qui m’a proposé ce texte. Jelinek a une écriture radicale, on adore ou on déteste. Je fais évidemment partie de ceux qui adorent. Sa langue est dans la sensation permanente. On est pas dans l’intellect, contrairement à ce que beaucoup croient. Jelinek s’empare du Winterreise de Muhler/Schubert, elle en fait son propre voyage. Comme Guillaume et moi. Chrisian a cousu sur mesure une partition textuelle et visuelle. Il a de suite écarté une mise en scène narrative, puisque l’histoire a eu lieu avant (le voyageur s’est fait quitté par sa bien aimée, et alors commence une errance dans le froid de la neige). Ainsi il s’est attaché à la relation Guillaume & Noëmi, questionnant ce rapport sur scène. C’est un dialogue passionnant, nous avons travaillé plusieurs années avant de créer le spectacle puis d’enregistrer le disque (5 ans) et nous pourrions continuer encore. Schubert est sans fin, c’est le génie à l’état pur, et Jelinek permet d’ouvrir un champ des possibles infini lui aussi.
Entretien réalisé par Frantz-Minh Raimbourg
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