Par Caroline Barray.
Ce lieu paysager du Parc et Château du Domaine de Candé appartient au Conseil départemental d'Indre-et-Loire qui accueille ce festival. Celui-ci est un projet global sur les enjeux environnementaux et pas uniquement axé sur une succession de concerts.
Terres du Son est attaché à des valeurs, un état d'esprit, ce festival bien ancré dans un territoire labellisé Touraine Loire Valley.
En effet, sa particularité est d'initier ses 40 000 festivaliers à la notion de développement durable. Il propose chaque année des projets innovants et expérimentaux autour de l'environnement, le social et l'économie dans un principe des responsabilités sociétales et écologiques. Un millier de bénévoles accueillent le public avec bonheur car l'Asso, organisateur de Terres du Son et du Temps Machine, sait s'entourer de diverses structures locales pour rendre les lieux agréables et respectueux du site. Matériaux recyclables et tri sélectif des déchets, les festivaliers sont invités à y participer également. Véritables acteurs, certains ce sont pris au jeu test du festivalier éco-responsable.
Terres du Son, Domaine de Candé, Monts (37), 2018. DR.
Les produits régionaux sont valorisés notamment à l'Eco-Village qui est un endroit gratuit où l'on peut se détendre et découvrir des musiques actuelles diverses et régionales: cette année avec Itaparica, Polemic Studio, Grande, The Drafts, Toukan Toukan, la Mort ou Tchitchi, Docalp, Mind the Beatz, Crossover, Un cours d'eau, Paris- Byzance, La Symphonie des jouets, Duo Garcia, Balbu'Signes Balbu'Sons, Tigrella la Sorcière de la déchetterie, Jaipur Maharaja Brass band, Moto Raide, Marjolaine Karlin, ANNA, Péroké. Cet espace présente aussi des conférences, des débats, des expositions, des rencontres professionnelles avec la Fraca-Ma sur le développement d’artistes dans les musiques actuelles. Diverses associations locales y sont représentées autour de l'alimentation, l'agriculture, le déchet et recyclage, l'énergie, la nature et la biodiversité, la solidarité. Un espace jeune public est présent également et propose des ateliers et des spectacles. Des facilités d'accès et accompagnement des personnes handicapées et à mobilité réduite ainsi que des équipements sont à disposition des malvoyants, des sourds et malentendants comme des colonnes ou des sacs à dos vibrants qui permettent de ressentir la musique.
Cette 14e édition a misé sur la singularité, avec un choix de ne pas standardiser la programmation du site de la Prairie dont la trame a mêlé volontairement éclectisme, audace et découverte avec une inflexion cette année vers le rock'n roll. Six scènes et 90 concerts ont été proposés pendant les trois jours. Les fidèles viennent à ce festival afin de découvrir les figures émergentes. Une quinzaine de groupes a été sélectionnée par l’Asso et la Fraca-Ma qui organise également une scène spécifique Propulson des formations régionales. D'autres animations sont proposées par des associations et artistes locaux : Icart sur les Chemins, La Charcuterie Musicale, les Graffeurs.
L'enjeu est de mélanger les genres musicaux et les publics, on note par ailleurs une grande part de jeunes présents cette année :
Vendredi 6 juillet :
Grégory Porter, Juliette Armanet, 2Manydjs (Dj set), Gaël Faye, Baxter Dury, Chronixx, Joris Delacroix, Nadia Rose, Ghetto Kumbé, Faire, Revivor, Jim Ballon, Scratchophone Orchestra, Irène Drésel,
Samedi 7 juillet :
Amadou et Mariam, Django Django, Lomepal, Yukesk, x Fatnotronic, Romeo Elvis, The Limińanas, L'Impératrice, La mverte, J. Bernardt, Lysistrata, Snapped ankles, Caje, Birdstone, Dissident, First Draft, Le Carré.
Dimanche 8 juillet
Calypso Rose, Fakear, Feu! Chatterton, Her, Meute, Suuns, Némir, Preoccupations, Molécule (-22, 7°C live), BCUC, Le Villejuif Undergroud, Synapz, Lehmanns Brothers, Tiloun, Thé Vanille, CTRL-Z.
Pratiquement tous les courants de la musique actuelle y sont représentés avec une bonne part pour les musiques du monde avec Chronixx (Jamaïque), Ghetto Kumbé (Transe caribéenne, Colombie), Gaël Faye (Hip Hop, France, Rwanda), Amadou et Mariam (pop afrobeat, Mali), Calypso Rose (Calypso,Trinité-et-Tobago), Tiloun, (Maloya, Réunion) et les inclassables BCUC (Africangungungu-Afrique du Sud).
Nous avons eu un coup de cœur pour deux groupes de jeunes musiciens français Lysistrata, tout feu tout flamme, et de toute beauté scénique entre noise, hardcore, post-rock et Le Villejuif Underground entre rock country et disco, avec la voix du chanteur singulièrement proche de celle de Lou Reed. Ces jeunes vivent passionnément la scène, ce furent des moments intenses et revivifiants.
Bien d'autres talents émergents proposés et des têtes d'affiches tels que Amadou et Mariam et Feu! Chatterton qui nous ont offert de très belles prestations.
Lysistrata, Terres du Son, 2018, DR.
Rencontre avec Amadou et Mariam qui nous parlent de leur album « La Confusion » sorti en 2017 :
Ce concert de sept musiciens est composé d'anciens morceaux et de nouveaux, extraits de l'album "La Confusion". Ce titre exprime la confusion au Mali qui s'étend un peu partout, personne n'écoute plus personne. Nous sommes très attentifs à l'actualité mais on chante la vie quotidienne aussi. L'idée est aussi de réfléchir à ce qu'on peut améliorer. Cet album là est plus personnel, il y a moins de collaboration avec d'autres artistes comme auparavant.
Le titre phare de l'album « Bofou Safou » signifie qu'il faut s'impliquer dans la vie. Nous sommes nous même engagés avec notre association sur le front social et humanitaire. Nous sommes vraiment heureux d'être ici dans ce beau festival impliqué dans l'environnement.
Jeunes nous écoutions les Pink Floyd, Led Zeppelin, les Beatles et maintenant on chante en bambara et en français. Les anglophones n'y comprennent rien (rires) mais la musique est universelle ! Chacun compose de son côté puis on se retrouve pour en discuter. Nous sommes véritablement complémentaires.
Amadou et Mariam, Terres du Son, 2018, DR.
Feu! Chatterton.
Un long interview mené passionnément par Arthur le chanteur et les quatre musiciens Sébastien (guitare), Clément (guitare clavier), Antoine (Basse) et Raphaël (Batterie) qui se sont imprégnés du paysage de Terres du Son pour un excellent concert tinté de belles émotions poétiques inspirées d'Eluard, Apollinaire ou Aragon.
« Zone Libre » est un morceau qui a particulièrement résonné à Monts, où l'on sait que la ligne de démarcation n'était pas loin et que l'ancienne Ecole Normale fut un camp d'internement des juifs avant d'être transférés à Drancy ou Auschwitz, tristement connu sous l’appelation « Camp de la Lande » pendant la Seconde Guerre Mondiale. Apprenant cela, Feu! Chatterton a souhaité interpréter ce poème "Zone libre" écrit par Louis Aragon à Carcassonne en 1940, issu du disque « L'Oiseleur » sorti au printemps dernier.
Notre deuxième album "L'Oiseleur", c'est six mois d'écriture en vase clos. C'est un succès, on joue à guichet fermé sur une quarantaine de dates.
Feu ! Chatterton, Terres du Son, 2018, DR.
On aime le live avec ces moments de grâce et de chute. Le public est nombreux et on communique de manière très intense, en essayant de partager un moment plaisant et de décontraction. Le public demande qu'on le surprenne et nous sommes très intransigeants avec nous-mêmes, en recherche de sagesse, d'intégrité et d'émotion honnête. Ici, il y a quelque chose qui symbolise le jardin, la nature, nous nous sentons en phase avec ce festival écoresponsable.
Au XXe siècle, l'engagement politique allait de soi avec l'engagement poétique, les intellectuels s'étaient engagés à vouloir changer le monde, Paul Eluard, André Breton, Louis Aragon. Dans l'album nous avons mis en musique le poème "Zone libre" d'Aragon où il évoque la vigne et le vin pendant une belle journée d'été pendant la guerre. On vit tous et encore aujourd'hui ce paradoxe et c'est devenu compliqué de s'engager frontalement. Nous sommes très démunis depuis les attentats, on sent la menace, alors il faudrait peut-être mieux mal s'engager que de ne rien faire du tout. Nous avons la chance de faire de la musique de manière collective, notre action est infime mais c'est apporter un peu de joie, de volupté et de fraternité.
Nous commençons à être à l'aise dans les festivals de plein air, c'est différent des salles où l'on peut développer une intimité, et une ambiance plus confinée. La set list se compose en fonction des lieux, des ambiances, de l'histoire du lieu et des paysages. L'expérience de la veille peut changer celle du lendemain.
Feu! Chatterton, Terres du Son, 2018, DR.
Nous avons beaucoup écouté de hip hop pendant l'enregistrement de l'album, on est influencé par ce son spécifique qui est surprenant. C'est une musique pleine de liberté et de vitalité, le travail de la voix y est avant-gardiste. Brel et Barbara sont toujours novateurs dans leur manière de s'exprimer. Nous n'avons pas une vision linéaire du progrès par ailleurs nous aimerions collaborer avec d'autres artistes, avec le cinéma également.
En se qui me concerne, nous confie Arthur, je pose ma voix sur la batterie essentiellement, c'est millimétré. A force de faire de la scène, qu'il y a trois entités : l'esprit, le chant puis la danse. Nous sommes tout juste au début et c'est très excitant. Nous n'avons pas encore vraiment travaillé avec des pays étrangers, malgré une tournée en Amérique Latine qui a été bien reçue, bien que les gens ne comprenaient pas le langage. Paradoxalement c'est le titre "A l'Aube" qui a été très bien accueilli, alors que cette chanson contient beaucoup de mots. Il y a des titres plus ou moins difficile à trouver, comme l"a Malinche" qui a été difficile à terminer alors que "Zone Libre" était comme une évidence.
Pour le reste, on réalise notamment nous-mêmes les vidéo-clips et ça nous ressemble entièrement.
Nous avons encore de belles heures devant nous.
Un festival très riche de propositions et avant-gardiste, à découvrir d'urgence au cœur du jardin de la France.