Balade vietnamienne. Partie 2. Les Marionnettes sur eau.

Publié le par Raimbourg Frantz-Minh

On a beau les voir et les revoir depuis plusieurs décennies, à Paris (Cirque d'hiver, Piscine Deligny, Auditorium des Halles), à Hanöi (Théâtre Thang Long) ou à Saïgon (Musée historique d'Hô-Chi-Minh Ville), la magie des Marionnettes sur eau du Viêtnam (Múa rối nước) reste intacte.

C'est seulement en 1984, grâce à l'action conjuguée de "La Maison des Cultures du Monde", de "La Maison de la Culture de la Seine-Saint-Denis "et la complicité de nombreuses associations de vietnamiens en France que cet art spécifique, inscrit maintenant au "Patrimoine Immatériel de l'Humanité", a pu sortir pour la première fois de son pays d'origine et se projeter sur les scènes internationales.

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Illustrations: Ilona-Oanh. (www.iloraimbourg.wordpress.com)
Illustrations: Ilona-Oanh. (www.iloraimbourg.wordpress.com)
Illustrations: Ilona-Oanh. (www.iloraimbourg.wordpress.com)

Illustrations: Ilona-Oanh. (www.iloraimbourg.wordpress.com)

Les Múa rối nước (múa littéralement danse, rối marionnettes et nước eau) sont une forme d'expression millénaire née au 11ème siècle dans les rizières inondées du delta du Fleuve Rouge.

A l'origine, ce théâtre fit sans doute partie des rites d'invocation de la pluie, du culte de la fécondité, avant de devenir un divertissement populaire lié aux fêtes printanières des villages.

Dans son ouvrage très documenté ("l'Art des Marionnettes sur eau") paru à Hanoï en 1976, Tô San fait remonter l'origine de cet art jusqu'au 10ème siècle. Un autre grand spécialiste, Nguyên Huy Hông, a pour sa part, recherché leur origine dans l'histoire de l'art pictural depuis l'âge de pierre jusqu'à l'âge de bronze et est parvenu à la conclusion «qu'il était très difficile de déterminer de manière précise l'époque qui vit la naissance de l'art des Marionnettes au Viêtnam».

Quoiqu'il en soit, cette forme artistique était déjà très développé sous la dynastie des Ly (1009-1225). Une stèle en pierre érigée dès 1121 ("Sung thiên diên linh") dans la pagode Doi Son de la province de Hà Nam mentionne l'existence des Múa rối nước comme spectacle de cour et art scénique à part entière «jugé digne d'être présenté devant le roi Ly Nhân Tông».

On retrouve dans les représentations d'aujourd'hui des scènes évoquées déjà à l'époque ("la Danse des Immortelles", "la Chasse au Tigre", "la Tortue d'or crachant de l'eau"...)

Jusqu'à 1945, les spectacles se donnaient dans les villages. Les troupes les plus renommées étaient invitées à se produire dans des villes et provinces voisines, faits assez remarquables quand on sait que les marionnettistes étaient des paysans qui ne pratiquaient leur art qu'au moment des loisirs.

Les différentes guerres de la deuxième moitié du 20ème siècle (contre les Français, les Japonais, les Français à nouveau puis les Américains) mirent un terme aux activités des marionnettistes. Ce n'est qu'à la fin des années 1950 et surtout après le départ des Américains du Viêtnam en 1975 que des compagnies purent se reconstituer et attirer à nouveau un public d'abord local et maintenant aussi étranger.

Aujourd'hui, cet art continue d'être pratiqué d'un côté par des corporations de paysans dans les villages et de l'autre par des troupes professionnelles dans des théâtres en ville.

Photos: Sylvie Hamon.
Photos: Sylvie Hamon.

Photos: Sylvie Hamon.

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Festival MELA à Bordeaux en 1991. (Photos (diapos): Patrice Dalmagne)
Festival MELA à Bordeaux en 1991. (Photos (diapos): Patrice Dalmagne)

Festival MELA à Bordeaux en 1991. (Photos (diapos): Patrice Dalmagne)

Les Múa rối nước  ne ressemblent à aucun type de marionnettes connu dans le monde et ne peuvent être classées dans aucune des catégories classiques (A gaine, à tige ou à fil).

Chacune d'elles se compose de deux parties, le corps (en bois léger ou en tissu s'il s'agit de représenter des serpents ou des dragons) qui surnage à la surface de l'eau, et un support plongé dans l'eau qui sert aussi de flotteur. En général les poupées mesurent environ 40 centimètres mais peuvent aller jusqu'à 1 mètre 15 (les grands poissons). Elles sont fixées sur des perches simples, destinées à les déplacer et munies d'un gouvernail, ou plus complexes et reliées aux différents sujets par des fils et des tiges qui traversent le corps des poupées et qui sont actionnés par les doigts des manipulateurs.

Bien entendu, l'eau est l'élément fondamental dans une représentation, on peut même dire qu'elle est un personnage elle-même. Boueuse, elle cache les mécanismes. Et elle facilite les mouvements, permet les manipulations à distance, rend plus réelles certaines scènes (bataille navale, pêche, jeux aquatiques), amplifie le son des instruments de musique et le bruit des pétards.

En plein air, la scène est limitée par le plan d'eau d'une mare ou d'un étang de 15 mètres de long et 10 mètres de large. Dans les théâtres, les bassins portatifs doivent avoir au minimum 3 mètres de côté.

L'endroit où les marionnettistes se dissimulent s'appelle "Buông tro" (Chambre de représentation) ou "Nha rối" (Maison des marionnettes). Il a la forme d'un temple ou d'une pagode et se divise en  plusieurs parties : un plancher de deux pièces latérales qui se trouve au dessus de l'eau, où on dépose et prépare les marionnettes. C'est aussi un lieu où les manipulateurs se reposent. Les artistes sont dans la pièce centrale, les jambes, les bras et une partie du torse plongés dans l'eau, derrière un rideau de petites lamelles de bambou où il est possible de voir la scène, les poupées et les spectateurs. Les musiciens et les chanteurs se placent à côté du "Temple sur l'eau".

 

Dans son ouvrage déjà cité, Tô Sanh recense environ 200 scènes traditionnelles ou contemporaines et en décrit 70.

Les numéros présentés sont interchangeables mais le spectacle commence souvent avec une introduction musicale au son des tambours, des vièles à deux cordes, des gongs et encore des flûtes traversières en bambou.

Puis c'est l'arrivée de Têu, le bouffon, le meneur de jeu, personnage indispensable au déroulement d'un spectacle de Marionnettes sur eau. Il a la forme d'un jeune homme robuste, le torse nu ou bien habillé d'un gilet ouvert, le visage toujours souriant et il est là pour présenter le programme,  annoncer les changements de scènes. Il se présente, parle aux spectateurs puis met le feu aux pétards suspendus à une perche plantée au milieu de la mare. Quatre rangées de drapeaux jaillissent alors et  indiquent le début des festivités.

C'est d'abord "la Danse des Dragons", symboles du pouvoir et de la force souveraine sortant de l'eau en crachant de l'eau et du feu.

Les scènes suivantes évoquent la vie quotidienne des paysans vietnamiens comme les travaux des champs (le labourage, les semailles, le repiquage des plants de riz et l'irrigation manuelle des rizières...), la pêche aux grenouilles et aux poissons, l'élevage des canards (avec le renard qu'il faut chasser). C'est encore l'enfant menant son buffle au pâturage en jouant de "la Flûte sur son dos" ou "la Course des barques" et les Jeux aquatiques".

Les Múa rối nước nous enseignent  également sur les exploits historiques passés. Citons l'Insurrection de Lam Son et de "l'Epée Restituée" (légende qui a donné son nom au lac Hoan Kiem d'Hanoï) où un héros national chasse les envahisseurs grâce à une épée magique donnée par le génie tortue. Après la victoire, le personnage se promène en barque et restitue l'arme à l'animal qui symbolise la longévité. 

Des évènements plus récents sont parfois aussi mis en scène, comme les guerres contemporaines ("Lutte anti-aérienne", "Pilotes et Parachutistes").

Enfin, c'est aussi la présentation de personnages légendaires: les fameuses fées-danseuses appelées aussi Immortelles et les quatre animaux fabuleux du Viêtnam, représentant toutes les composantes d'une vie réussie (Le Dragon et la Tortue mais aussi le Phénix, symbole de la fierté et de la noblesse et la Licorne représentant la force).

A la fin du spectacle, la figure hilare de Têu réapparait une dernière fois, puis les "Magiciens de l'Ombre" s'avancent de l'autre côté du rideau pour saluer discrètement le public.

Photos: Sylvie Hamon.
Photos: Sylvie Hamon.

Photos: Sylvie Hamon.

Festival MELA à Bordeaux en 1991. (Photos (diapos): Patrice Dalmagne)
Festival MELA à Bordeaux en 1991. (Photos (diapos): Patrice Dalmagne)

Festival MELA à Bordeaux en 1991. (Photos (diapos): Patrice Dalmagne)

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L'aspect visuel étant, bien entendu ici le plus important, les parties musicales, chantées et parlées passent au second plan. Elles sont cependant loin d'être négligeables.

Dans les représentations villageoises, les instruments mélodiques ne sont pas forcément nécessaires

et le grand tambour (Trong cai ou Dai co) joue alors un rôle important, annonçant le début du spectacle mais soulignant aussi les passages déclamés ou chantés, accompagnant les scènes de luttes, les défilés de troupes ou encore "la Danse de la licorne". Un tambour de bois (mo) et un petit gong (Thanh la) complètent les percussions.

Dans les théâtres, l'ensemble instrumental est semblable à celui du théâtre  populaire du nord

(Hat chéo). En plus des instruments déjà cités, il comporte une flûte traversière en bambou (sao tre), une flûte droite (tiêu), une vièle à deux cordes (dan nhi) et une cithare à 36 cordes frappées (tam thâp luc).

Le répertoire chanté est aussi très voisin du Hat chéo. Il comporte des chants populaires de la région septentrionale du pays, un chant de travail (Vi), un chant alterné (Trông quân) ou le chant "Co la" ("l'Aigrette plane").

Ajoutons à tout cela qu'il existe, pour chaque numéro, une présentation en vers ou en prose rythmée suivie de déclamations et de chants.

 

                                                               Frantz-Minh Raimbourg

 

Version remaniée et actualisée d'un article paru dans la revue Ethnotempos en 2009 et dans Trad Mag en 2012.

 

                                                                        à suivre...

 

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